Il était une fois une visite comme tant d’autres au pays de grand-mère. Lulu adore l’appartement kitsch et montagnard de sa grand-maman, quelque part dans le Valais. Il y invente de somptueux bazars avec les mille et une décos effarantes que son papa et ses tantes essaient de faire disparaître à chacune de leurs visites, mais la vieille dame a de la ressource : elle n’est jamais à cours de boîtes inutiles, de gadgets en étain, d’ustensiles de cuisine ringards, de rubans ancestraux ou de sainte-vierge fluorescentes.
Et puis, chez la grand-mère, il y a un objet étrange dont nous nous séparés dès qu’il fut en âge d’étalonner sa curiosité : la télévision ! Là-haut sur la montagne, exception à la règle, il a donc droit à quelques dessins animés, pour peu qu’on en déniche qui ne sacrifient pas au gore japonais. Ce week-end, arrivés en fin de matinée, nous tombâmes donc sur « Midi les zouzous », programme culte de France 5 pour la « cible » enfants. Après avoir évité de justesse un flash de CNN avec explosion et hémoglobine au Pakistan…
Au menu donc, « L’Ours Benjamin ». Pas de raison de se méfier à première vue, puisqu’il s’agit d’une production canadienne, cofinancée par l’Etat à la feuille d’érable, d’ordinaire très soucieux de la qualité éducative de ses partenaires. Las, en trois minutes, plus question de percer le plus grand mystère de l’existence, à savoir celui des ours en peluche, mais bonjour l’avalanche de clichés:
- La famille habite un pavillon de banlieue avec garage, gazon tondu et la totale pour ce qui est de l’électroménager de consommation. Bref, le rêve américain d'après-guerre!
- Le lieu paternel par excellence est évidemment l’atelier. Alors que dans d’innombrables familles (comme dans la nôtre), Monsieur ne sait pas planter un clou.
- La maman est en tailleur, maquillée pour séduire, car elle fait carrière. Son revenu est, on le sent, nécessaire, indispensable, au maintien du train de vie de la tribu. D’ailleurs, la dame semble adorer ça, elle a son portable greffé en permanence sur l’oreille. Tout juste trouve-t-elle le temps de glisser à sa fillette qui lui demande la permission d’aller jouer chez une amie : « oui ma chérie, mais n’oublie pas de te faire à manger avant ! » Ça sent la pizza micro-ondes à plein nez ! Sans parler des repas express pris individuellement aux moments les plus variés.
- Le garçon, lui, rentre d’une école bien moderne où l’on apprend l’art de la compétition et le triomphe perso à force d’engagement : il doit ainsi créer un volcan de toutes pièces, et personne n’imagine qu’il puisse passer à côté du premier prix. Du reste, le père donne l’exemple et commence par faire le boulot à sa place.
Un père incapable d’écoute, une mère pressée, sophistiquée, égocentrique et carriériste : heureusement, l’Ours Benjamin et Murphy le chien sont là pour ramener la concorde dans la maisonnée et faire exister l’enfant aux yeux des parents… Enfant dont le rôle semble se limiter à être le propriétaire de la peluche et du canidé, un comble pour un dessin animé destiné aux mômes, mais logique au regard de la place que notre société veut bien leur concéder ça et là.
De retour d’un dimanche à la campagne (aussi gai que le film de Tavernier), je me suis replongée dans le bouquin du Pr Jean Rudhardt, «Les dieux, le féminin, le pouvoir» (éditions Labor et Fides, sorti il y a trois mois à peine). Une enquête sur la féminité dans la mythologie grecque, où l’on apprend plein de choses étonnantes, comme le fait par exemple que la grève est une invention féminine.
On y croise les déesses grecques, qui incarnent les valeurs de l'époque; des femmes puissantes, intelligentes, vénérées, utiles et belles: Rhéa la rusée qui sauva Zeus de son dévoreur d’époux Cronos, Aphrodite qui inspire l'amour, Déméter l’ingénieuse qui révéla aux hommes l’art de cultiver, (d’où le label biologique du même nom), la saine Héra et ses bains de jouvence dignes de nos spas les plus luxueux, la maternelle et maternante Artémis, la combative et engagée Athéna, pionnière des femmes en politiques ou encore Hestia (en grec ancien : le foyer) qui protège maison et famille, Hestia la plus féminine, celle qui a tracé sa route en dehors de toutes les joutes de pouvoir des mâles de l’Olympe.
On est loin de « L’Ours Benjamin »…et franchement, on s'y sent mieux.
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