Y a des jours où, allez savoir pourquoi, l’inspiration est au rendez-vous. Ce matin, Lulu a déjeuné sans se brûler au grille-pain. J’ai pu l’habiller en moins de 45 minutes, et il accepté au premier round de négociation de quitter les bords du lac pour une ballade dans un pays présenté comme lointain, inconnu, plein de brumes et magique, comme le pays du roi Foursito (le héros de nos aventures maison à l’heure du coucher): Fribourg !
Oh Hisse la grand voile ! Cap sur l’abbaye cistercienne de Hauterive, dans un méandre de la Sarine ! Miracle de la Nativité, après une plongée dans une forêt couverte de givre, la silhouette sombre de l’abbatiale se dessine dans le brouillard. Lulu est scotché : « Un château de fantômes ! Un château de fantômes ! »
Première étape : la visite de la crèche (ouverte aussi en dehors de Noël). Dans la pénombre, une dizaine de vitrine racontent la vie de Jésus de Nazareth. De la miniature élevée au rang de l’art. Derrière la scène historique au premier plan, on découvre des perspectives complexes, presque infinies. Paysages somptueux, végétation authentique, artisanat détaillé, coutumes locales, personnages attachants plus vrais que nature. Bref une plongée onirique dans la Palestine au temps du Christ. « Il est ma-gni-fi-que le pays de Jésus ». Lulu a adoré les cours intérieures, les gens enturbannés qui voyagent à dos d’âne, les ruelles étroites des médinas, les villages blancs aux flancs des collines pelées.
Confronté à l’errance de Joseph et Marie dans un Bethléem touristique surbooké pour cause de recensement, il a trouvé « pas sympa les gens qui n’avaient pas de place chez eux pour une maman avec un bébé dans le ventre ». Il a aimé Jésus dans l’atelier de Joseph avec scie et marteau. Il a dit qu’il aurait aussi suivi l’étoile avec les bergers, « parce que c’est assez joli une étoile la nuit ». La fuite en Egypte lui semblait « pleine de dangers ». Curieusement « plus menaçante » que la scène où, glaive en main, des soldats romains poursuivaient femmes et bébés sur l’ordre du roi Hérode Ier dit le Grand… Jésus expliquant le monde aux docteurs du temple, ça ne l’a pas vraiment surpris : il fait ça tout le temps ! (avec moins de succès marketing, j’en conviens…)
Exit la crèche, retour au froid. Coup d’œil aux superbes vaches charolaises de l’étable monacale et ballade au milieu d’une Sarine presque à sec… Ricochets…
Simulacre de pêche à la truite, et retour à l’église pour voir et entendre chanter le grégorien par les Cisterciens… « T’as vu, qu’il dit à voix basse, visiblement impressionné, ils ont des robes blanches et ils glissent silencieusement comme des fantômes… » Les chants latins ? « Très très beau » fut son verdict, réitéré à quatre reprises… « On retourne voir la crèche ? » Là, il a râlé parce que j’ai fait l’histoire de Jésus un peu plus courte que la première fois…
Une pause trattoria en ville de Fribourg a calmé les appétits.
On pouvait enfin attaquer le morceau de résistance : visite de l’espace Jean Tinguely – Niki de Saint Phalle. Lulu voue un culte particulier à Madame, qu’il appelle simplement Niki. « Elle a des jolies couleurs » qu’il dit. Et puis, ses dessins montrent des rhinos, des diables, des serpents, des femmes tout en rondeurs maternelles dans une joyeuse orgie multicolore… D’ordinaire insaisissable, il a accepté de poser pour la photo devant la sculpture de l’entrée. Il avait l’air tout calme…
Mais comme d’hab’, la tempête a surgi… Dans la pénombre de l’expo, y avait bien une cinquantaine de visiteurs, guides en mains, qui susurraient leurs commentaires comme d’autres leurs bréviaires, avec l’évidente envie de ne déranger personne… Lulu, lui, a tout de suite repéré les champignons rouges devant les machines à Tinguely. Il a sauté sur le premier, sur le deuxième, bref sur tous… En moins d’une minute, l’ancien dépôt de tramways s’est empli de bruits et de lumière : racontées par Tinguely, la mort, la consommation, les peurs modernes, l’automobile, se sont mise en branle… On a bien essuyé quelques regards furibonds de visiteurs coincés, mais deux autres enfants ont planté là leurs parents pour nous rejoindre et faire tourner et tourner encore les machines dans un tourbillon de cris et de rires… Fier de son coup, Lulu m’a dit : « allons voir les dessins en haut de l’escalier, j’en ai vu un qui est dans le livre de marraine ! »
Ensuite, il a piqué un dépliant avec un cygne serpent blessé de Tinguely, décrétant qu’il le soignerait à la maison puisque personne ne voulait s’en occuper ici… J’ai essayé la cathédrale Saint-Nicolas, mais « la crèche est nulle, j’aime mieux celle des moines fantômes… » Un vermicelle aux marrons plus tard, on pouvait regagner les bords du lac… Fourbus… « Tu vois, qu’il a conclu, j’sais bien qu’il est mort Jean, mais avec sa salopette bleue avec de la peinture dessus (exposée à l’espace homonyme) j’aurais bien voulu le rencontrer. Il est beau comme Niki. »
(Contribution de vacances d’un papa malin)





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