L'école à la maison décolle
TENDANCE Mobilité accrue des familles, insatisfaction devant la qualité de l'enseignement, motifs religieux ou politiques, autant de raisons qui expliquent le boum actuel des cours à domicile. En Suisse, malgré une législation très libre, l'intérêt croissant pour ce mode d'éducation ne se traduit pas encore dans les chiffres. Sylvie Oberson ouvre le débat.
Raffinement élitiste? Signe d’un malaise dans l’éducation? Ebauche de l’enseignement de demain? L’école à la maison est sans doute un peu de tout cela à la fois. Aux Etats-Unis, ce phénomène revêt désormais des allures de tendance sociétale forte. Dans une enquête datée de 2003, le Département fédéral de l'éducation découvrait ainsi qu'en quatre ans, le nombre d'enfants éduqués à la maison avait augmenté de 29%, jusqu'à atteindre 1,1 million. Plus intéressant encore, le New York Times (du 15 juin 2006) relève, lui, que ce mouvement change aujourd’hui de nature. En effet, il y a peu encore, les enfants qui étudiaient à la maison le faisaient pour des raisons religieuses ou pour échapper à la mainmise étatique sur les collèges. Or les nouveaux homeschoolers ne se recrutent plus parmi les opposants à l'éducation nationale: simplement, cette dernière ne cadre plus avec les nouveaux modes de vie qui exigent une mobilité sans cesse accrue des familles. Le scénario est connu: des parents qui voyagent beaucoup, l'école publique la plus proche qui est médiocre, l'école privée trop chère et déjà complète, ou même, plus rarement, un enfant malade ou actif dans le monde du spectacle, et voilà des parents qui, comme la Lynette de Desperate Housewives, songent à faire les cours eux-mêmes.
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"La Suisse ? Vingt ans en arrière!" Un schéma en vogue dans les pays anglo-saxons, mais aussi au Canada francophone et en France. La Suisse ? "Elle est vingt ans en arrière par rapport aux Etats-Unis, observe Olivier Muff, du comité de direction de la Homeschool Association of Switzerland1. Et cela, aussi bien sur le plan des facilités administratives que sur celui du nombre de personnes concernées. Mais c'est sur le point de changer. Il existe un intérêt croissant pour l'école à la maison. Un intérêt qui se concrétisera probablement à très court terme, car de plus en plus de gens nous confient être prêts à franchir le pas."
Les raisons de cet engouement sont multiples: hésitations de l'école publique, ballottée entre les réformes pédagogiques successives; surcharge des classes; burn-out des profs; violence des préaux et, globalement, baisse du niveau scolaire. Pour d’autres, le malaise est même plus profond. C’est la vocation fondatrice de l’école, son rôle de "creuset" de la nation qui serait à repenser complètement. Pourquoi attendre l’université pour former l’esprit critique et le jugement de nos enfants? se demandent certains parents. Pourquoi mettre de côté ses convictions religieuses, culturelles, idéologiques, philosophiques? L'école à la maison répond, au moins en partie, à ces interrogations. Elle facilite en outre le bilinguisme précoce et la flexibilité, dans une société qui en requiert de plus en plus. Son attrait est d’autant plus grand qu’il existe à présent de nombreux centres d'enseignement à distance, qui proposent tous une précieuse colonne vertébrale pour dispenser l'enseignement. Les plus courus sont le CNED2, les cours Hattemer3 (tous deux français) et l’abondante offre québécoise d’enseignement à distance. Ou encore des logiciels d’assistance complètement informatisés tel le "TRISMS Curriculum"4, qui, aux Etats-Unis, permettent même d’obtenir des "crédits" académiques.
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Légal en Suisse Ceux qui ont adopté l’école à la maison affirment qu’elle participe de l’épanouissement d’une famille autour de valeurs authentiques. Elle permet une continuité dans l’apprentissage, une stabilité de la pédagogie (et du pédagogue), le respect du rythme de l’enfant et le développement de liens forts autour de la joie que peut constituer l’apprentissage du monde au sein de la famille et la transmission de valeurs partagées par ses membres. Ce que, dans une maison, on nomme aussi amour.
Un amour trop exclusif, si l’on en croit Anne-Marie Reymond, collaboratrice pédagogique à Lausanne et responsable des visites de contrôle au domicile des élèves. Qui dénonce le cumul des fonctions au sein du noyau familial comme un manque: "Les parents endossent trop de rôles différents, qui conduisent à un état fusionnel parfois étouffant. Et puis, dans l’école à la maison, il manque le travail de groupe, qui joue un rôle important dans l’éducation, car les enfants apprennent beaucoup en s’observant les uns les autres."
Discours plus positif chez François Laville, responsable du service de l’enseignement pour le Jura: "Les parents concernés se font une haute idée de la tâche qu’ils ont décidé d’assumer, si bien que les contrôles effectués annuellement sont presque tous positifs." Et de poursuivre, étonné: "La liberté consentie par la législation scolaire jurassienne suscite beaucoup de questions et d'intérêt, venant surtout de Suisse alémanique, mais qui, le plus souvent, ne se traduisent pas en projet concret, tant il est vrai que, dans le contexte actuel, la prise en charge éducative et pédagogique d'enfants constitue pour des parents un défi difficile à relever et qu'elle mobilise beaucoup de temps et d'énergie. Un temps que l'immense majorité des gens n'a actuellement pas à moins d’avoir effectué des choix de vie radicaux ou de disposer de moyens financiers considérables. La voie est donc étroite." L’absence de cours à distance en Suisse même constituerait par ailleurs un puissant frein psychologique, selon Anne-Marie Reymond. D’où le rôle primordial des associations de parents qui se dispensent entraide et renseignements utiles, grâce notamment aux réseaux nationaux et internationaux développés sur l’internet.
Photo: on Flick'r, by Adrienne 2
Socialisation indispensable Les chiffres précis concernant l’école à la maison? En obtenir dans le labyrinthe confédéral, c’est mission impossible. Pas d’étude sur ce sujet à l'Office fédéral de la statistique, et flou artistique dans la plupart des cantons. Une chose est sûre, on compte pour l’instant en centaines d’enfants, pas en milliers.
Pianiste prodige, Libanais et Suisse, Pierre el-Doueihi fut de ceux-là. "Lorsque nous habitions Montreux, c’est mon père qui faisait l’école. Un enseignement de grande qualité qui ne m’a jamais handicapé dans mon cursus." Aujourd’hui âgé de 30 ans, basé à la mythique Académie de musique de Vienne, le jeune virtuose souhaite pourtant nuancer son propos: "J’ai été un enfant très solitaire, ostracisé par les autres gamins quand j’essayais de jouer dehors. J’étais très content d’apprendre à la maison, mais j’ai quand même fini par supplier mes parents de m’inscrire dans une école lorsque j’ai eu 10 ans. Et je leur suis très reconnaissant d’avoir accédé à ma demande. Je dis cela tout en sachant que le genre de solitude qui a marqué mon enfance a aussi, à sa façon, nourri mon approche artistique du piano et mon interprétation…"
L’école communale, Hélène et Stéphane, Lausannois, la quarantaine intello-souriante, tous deux indépendants, y inscrivent leurs deux filles au nom de cette fameuse socialisation. Même s’ils partagent le point de vue des parents qui optent pour une scolarisation à domicile. "Le privé est trop cher, explique Stéphane. Et l'école publique est par définition l'école moyenne pour la moyenne. Or, pour nos filles, nous avions de plus grandes exigences, alors nous avons décidé de faire l’école à la maison en plus de l’école quotidienne. C’est à la maison qu’elles apprennent quelque chose!" Le soir venu, son épouse et lui donnent ainsi de vrais cours de langues, modernes et anciennes, d’histoire, de littérature, de culture générale, et même de philosophie, à leurs deux "élèves" de 8 et 12 ans. "Si notre situation professionnelle l’avait permis, peut-être serions-nous allés au bout de cette démarche en assurant la totalité des cours à la maison", conclut Hélène.
L'école dans les valises Autre couple, les Mouron, qui a opté lui pour une vie hors des sentiers battus, au gré des exigences de la carrière de Didier, artiste peintre et dessinateur, et de sa femme, Isabelle. Tous deux étaient épris des paysages et de la vie sauvage des forêts nord-américaines. L’école a suivi. "Voyager et exposer de par le monde, rien de tout cela n’aurait été possible sans l’école à la maison, explique Didier. Lorsque nous avons pu scolariser, Quentin nous l’avons fait, pour qu’il fréquente des enfants de son âge. Mais il y a eu de longues périodes, par exemple lors de tournées d’expositions, ou à chacun de nos retours en Suisse, pendant lesquels ma femme Isabelle assurait seule sa scolarisation." A 17 ans, Quentin est désormais au gymnase. "Ma mère est une prof exigeante, rigole-t-il. On travaillait de façon intensive mais courte, si bien qu’il me restait beaucoup de temps pour jouer ou faire des balades. Plus que lorsque j’allais à l’école."
Institutrice de formation – une condition pour faire l’école à la maison dans nombre de cantons –, Isabelle a toujours gardé le cap: "Je me suis investie dans les cours de mon fils chaque fois que cela permettait de préserver la mobilité et la cohésion de notre famille. Pas question de nous priver tous les trois d’une aventure rien que pour l’école. Mais pas question non plus de sacrifier l’éducation de Quentin. La solution pratique, emporter l’école dans nos valises, s’est imposée d’elle-même. "L’école dans les valises", c’est d’ailleurs le nom d’un programme d’accompagnement aux familles qui voyagent que proposait une école québécoise et que j’ai d’autant plus apprécié que l’école suisse se montre peu favorables aux parents bourlingueurs."
Sylvie Oberson
1 www.bildungzuhause.ch
2 www.cned.fr
3 www.hattemer.fr/distance/
4 www.trisms.com




Pour avoir vécu en Amérique du Nord, cela fait longtemps que je me demandais quand cette vague (intéressante, mais qui fragilise aussi une école classique déjà affaiblie) allait déferler sur l'Europe. J'ai désormais la réponse... Curieux de voir comment les autorités et les professeurs d'ici vont réagir.
Rédigé par: Phil | 26 août 2006 à 09:52
A la lecture de votre tableau, dans L'Hebdo de cette semaine, je me demande pourquoi les cantons mettent autant de conditions à l'éducation des enfants par leurs parents dans un cadre familial. Pour les protéger et remplir le rôle de contrôle de l'autorité, me dira-t-on. Mais personne ne m'enlèvera de la tête qu'il y a là une grande part de protection du lobby des professeurs et autres pédagogues en tous genres. Ce que je déplore. Des parents qui veulent prendre à bras le corps cette responsabilité devraient être mieux aidés et non combattus.
Rédigé par: Raphaëlle | 26 août 2006 à 17:53
Le Québec et le Jura en pointe dans l'école à la maison? Ca n'étonnera que celles et ceux qui n'ont pas en tête l'histoire récentes des libertés et des résistances culturelles!
Rédigé par: Francis | 27 août 2006 à 12:09
L'absence de chiffres sur l'école à la maison en Suisse, je la sais volontaire! Et pour cause, on essaie de faire croire aux parents qui entreprennent de telles démarches (ce fut mon cas), qu'ils sont isolés, qu'ils prennent des risques énormes avec l'avenir de leurs enfants, qu'ils vont échouer. Bref, on les décourage, on les presse, on les menace même. Heureusement, les citoyens s'organisent, et certains médias commencent à s'y intéresser. Je crois que la position conservatrice des DIP ne pourra plus être tenue lontemps... Et tant mieux!
Rédigé par: Bettina | 28 août 2006 à 11:46
Je trouvais qu'il y a du 68ard attardé dans la quête de liberté et de qualité à l'école, mais depuis que mes nièces y sont, je dois dire que mon point de vue a évolué vers davantage de compréhension... Les parents qui choisissent ce type d'éducation n'ont peut-être pas tout à fait tord. L'avenir et le recul nous le diront...
Rédigé par: Tiki | 28 août 2006 à 15:12
Serait-ce la bonne pensée ambiante de la blogitude féminine? Je ne comprends ces bouffées de chaleur autour de votre thématique. Tous ces témoignages qui s'en prennent à un système scolaire suisse qui a fait ses preuves et qui exige de la liberté, de la liberté et encore de la liberté... Pardon pour cette référence surprenante ici, mais quand De Gaulle parlait de la chienlit, il définissait un concept qui cadre parfaitement avec ce débat sur l'école à la maison... Je le dis sans détour: Laissez faire les mamans, et vous aurez une école en chute libre! Mais attention, si je ne partage pas vos points de vue sur ce blog, je vous rejoins sur un point: les DIP de tous nos cantons pédalent dans la semoule et sont loin de relever à satisfaction le niveau de nos formations! L'immobilisme des syndicats et des politiques est en effet selon moi encore plus navrant que les utopies sympathiques des mamans...
Rédigé par: Arlette | 29 août 2006 à 12:44
>Phil: C'est une conséquence de la fragilisation de l'école publique, et non une cause!
Fragilisation d'ailleurs décidée par le peuple avec par exemple le vote sur la fin des nominations et sur le statut des fonctionnaires!
Rédigé par: sylvie | 29 août 2006 à 19:17
> Raphaëlle: cela montre bien que l'Etat tient encore l'éducation en mains de façon ferme dans notre pays.
Je ne vois pas pourquoi il faudrait choisir: les profs ou une alternative.
Les profs ont bien raison de protéger leurs conditions de travail. Mais l'Etat devrait aussi soutenir les parents qui s'engagent courageusement sur cette voie. Ils paient aussi des impôts!
Rédigé par: Sylvie | 29 août 2006 à 19:29
> Francis: En effet, le Jura, berceau des anarchistes suisses et terre de résistance est cher au coeur des romantiques, auxquels je m'associe..
Rédigé par: Sylvie | 29 août 2006 à 19:41
> Je dirais que c'est l'aspect le plus rebutant de l'école. On n'a finalement jamais dépassé le stade du père fouettard. Celui qui ne fait pas "comme tout le monde" connaît l'opprobre générale, est mis au ban, montré du doigt et promis aux pires gémonies. C'est le règne de la terreur, héritière du climat conformiste et hiérarchisé qui régnait au sortir de la seconde guerre mondiale.
Rédigé par: sylvie | 29 août 2006 à 19:56
>Tiki: J'aimerais savoir ce qui a fait évoluer votre point de vue de cette façon. Quant aux 68ards, ils n'ont pas le monopole de la liberté. Son besoin se fait sentir chaque fois qu'il en manque...Le laxisme et la perte de repères et de valeurs n'est pas de la liberté, mais une maladie de l'identité.
Rédigé par: sylvie | 29 août 2006 à 20:02
>Arlette: Le système scolaire suisse avait fait ses preuves. Il s'éloigne un peu plus des cimes chaque année..
Le discours de de Gaulle que vous citez (des réformes,oui, la chienlit, non), prononcé en mai 1968 n'avait pas convaincu. Ce sont les accords de Grenelle (fin mai) qui octroyaient entre autres une hausse sensible des salaires qui permirent de résoudre le conflit...(cqfd)
J'aimerais savoir ce qui vous permet d'être si catégorique quant aux mamans qui enseignent. Certaines sont institutrices, d'ailleurs.
Rédigé par: sylvie | 29 août 2006 à 20:14
Bref témoignage personnel pour vous confirmer ce que vous laissez entendre dans votre enquête: les formations à distance du CNED sont d'une qualité irréprochable. J'ai suivi leurs cours favorisant la reprise d'études avec plein succès... Je n'ai jamais regretté ce choix...
Rédigé par: Christiane Minguez | 30 août 2006 à 16:06
L'école dans les valises ou chez soi, voilà qui fait rêver! Mais la difficulté de la tâche a de quoi décourager.
Rédigé par: Clémentine | 06 septembre 2006 à 16:57
Plutôt que d'enseigner ses enfants à la maison, les parents qui ne sont pas contents de l'enseignement délivré par l'école publique devraient s'engager à améliorer celui-ci.
Rédigé par: kathrinB | 11 septembre 2006 à 15:24
bjr.Mon fils est un enfant Hyperactif avec déficit d'attention.Comment proceder pour lui faire l'école à la maison ?
merci et saluations
sredard@bluewin.ch
Rédigé par: Redard | 30 janvier 2008 à 17:11